YouTube
2005
D'un site de rencontres raté à la plus grande vidéothèque.
Les débuts
Au début de l'année 2005, trois anciens employés de PayPal — Chad Hurley, Steve Chen et Jawed Karim — cherchent une idée. Ils ont vu leur premier employeur revendu à eBay et savent reconnaître un besoin non satisfait. L'histoire la plus répandue veut qu'ils aient été frustrés de ne pas réussir à partager facilement des vidéos en ligne, qu'il s'agisse d'une soirée entre amis ou de séquences d'actualité que tout le monde évoquait sans pouvoir les revoir. Le web de l'époque savait afficher du texte et des images, mais la vidéo restait un cauchemar de formats incompatibles et de fichiers trop lourds.
Leur première intuition n'était pourtant pas la bonne. Le projet initial ressemblait à un site de rencontres où les célibataires se présenteraient par de courtes vidéos, avec un slogan invitant les internautes à se « brancher » les uns aux autres. Le nom de domaine est activé le 14 février 2005, jour de la Saint-Valentin, ce qui en dit long sur l'ambition de départ. Le problème : personne ne mettait en ligne de vidéos de séduction. Les fondateurs auraient même proposé de petites sommes à des femmes pour publier des profils, sans succès.
Faute d'utilisateurs pour leur idée romantique, ils font le choix pragmatique de tout ouvrir : n'importe qui peut téléverser n'importe quelle vidéo. La toute première, intitulée « Me at the zoo », est publiée par Jawed Karim en avril 2005 depuis le zoo de San Diego. Elle dure moins de vingt secondes. Rien de spectaculaire, sinon la démonstration que la mécanique fonctionnait. Les premiers bureaux tenaient dans un espace modeste au-dessus d'une pizzeria et d'un restaurant japonais, dans la région de la baie de San Francisco.
Le tournant
Le vrai basculement tient dans une décision de conception : rendre chaque vidéo partageable et intégrable ailleurs. Plutôt que d'enfermer les contenus derrière un site fermé, YouTube fournit un petit bloc de code que n'importe qui peut coller sur son blog ou sur MySpace, alors au sommet de sa popularité. Chaque vidéo devenait ainsi une publicité gratuite pour la plateforme, se propageant de page en page. C'est le moteur viral qui a tout changé.
L'autre pari décisif fut la simplicité radicale de la publication. Là où les services concurrents imposaient des conversions de format complexes, YouTube acceptait presque tout et se chargeait lui-même de transcoder les fichiers pour qu'ils se lisent instantanément dans le navigateur. Cette absence de friction a transformé chaque spectateur en créateur potentiel. La croissance devient vertigineuse : en quelques mois seulement, le site sert des dizaines puis des centaines de millions de vues quotidiennes.
Cette ascension attire évidemment l'attention. En octobre 2006, moins de deux ans après le lancement, Google rachète YouTube pour environ 1,65 milliard de dollars en actions. Google possédait pourtant son propre service, Google Video, mais avait compris qu'il ne rattraperait jamais la dynamique communautaire de son rival. L'acquisition, jugée démesurée à l'époque pour une entreprise sans réel modèle économique, est aujourd'hui considérée comme l'une des plus rentables de l'histoire de la tech.
L'héritage
YouTube est devenu la deuxième adresse la plus visitée du web et la plus grande vidéothèque jamais constituée, avec des milliards d'heures visionnées chaque jour et des heures de contenu téléversées à chaque minute. La plateforme a inventé un métier entier, celui de créateur de contenu, et redistribué une partie de ses revenus publicitaires à des millions d'entre eux, faisant émerger une économie que personne n'avait anticipée en 2005.
Au-delà des chiffres, YouTube a reconfiguré la culture. Il a démocratisé l'accès au tutoriel, au clip musical, au cours magistral et au débat politique, court-circuitant les chaînes de télévision traditionnelles. Une idée de rencontres ratée a fini par devenir l'infrastructure mondiale de la vidéo en ligne, preuve qu'une entreprise vaut souvent moins par son idée initiale que par sa capacité à écouter ce que les utilisateurs en font réellement.
La leçon : quand personne n'utilise votre produit comme prévu, regardez ce qu'ils en font vraiment — c'est souvent là que se cache la vraie entreprise.