2009
Recalé par Facebook, racheté par Facebook 19 milliards.
Les débuts
L'histoire de WhatsApp est celle d'une revanche silencieuse. Jan Koum, né en Ukraine, a émigré aux États-Unis adolescent avec sa mère, vivant un temps de l'aide sociale et de tickets d'alimentation. Autodidacte en informatique, il devient ingénieur en sécurité chez Yahoo, où il travaille pendant près de dix ans aux côtés de Brian Acton. Les deux hommes se lient d'amitié et quittent Yahoo en 2007, sans plan précis.
En 2009, chacun postule chez Facebook. Chacun est refusé — Acton en fait même un billet resté célèbre où il assume l'échec avec ironie. Loin de les abattre, ces rebuffades les libèrent. La même année, Koum achète un iPhone et comprend que l'App Store, tout juste né, va créer une industrie entière. Il imagine une application qui afficherait des statuts à côté du nom de ses contacts.
De cette idée naît WhatsApp, dont le nom joue sur l'expression anglaise « what's up ». Les premières versions sont si instables que Koum, découragé, songe un temps à tout abandonner et à chercher un emploi. Mais l'arrivée des notifications push transforme l'application en messagerie : envoyer un message devient instantané et gratuit, par-dessus internet, sans les SMS facturés par les opérateurs. Acton rejoint officiellement le projet et lève un premier financement auprès d'anciens de Yahoo.
Le tournant
Le tournant tient à une philosophie farouchement à contre-courant. Koum, marqué par la surveillance de son enfance en Union soviétique, refuse la publicité, les jeux, les gadgets et la collecte de données. WhatsApp affiche une devise simple : « No ads, no games, no gimmicks ». L'application se concentre sur une seule chose, faite à la perfection : échanger des messages de façon fiable, rapide et privée, partout dans le monde.
Ce minimalisme séduit des centaines de millions d'utilisateurs, en particulier hors des États-Unis, dans des pays où les SMS coûtent cher. Là où d'autres empilent les fonctions, WhatsApp reste épuré, fonctionne sur presque tous les téléphones, y compris les modèles bon marché, et traverse les frontières sans friction. Sa croissance, presque entièrement portée par le bouche-à-oreille et sans budget marketing, en fait la messagerie de référence sur plusieurs continents. Le fonds Sequoia, quasi unique investisseur, soutient discrètement cette ascension pendant que l'équipe reste volontairement minuscule au regard du nombre d'utilisateurs.
En février 2014, le retournement de situation est spectaculaire. Facebook, qui avait refusé d'embaucher les deux fondateurs, rachète WhatsApp pour environ 19 milliards de dollars (rachat annoncé par Facebook en février 2014). Koum choisit de signer une partie des documents sur la porte de l'ancien bureau d'aide sociale où, adolescent, il faisait la queue pour ses tickets d'alimentation. Le symbole est fulgurant.
L'héritage
WhatsApp est devenu l'une des applications les plus utilisées de l'histoire, avec plus de deux milliards d'utilisateurs à travers le monde. Dans de nombreux pays, d'Europe à l'Amérique latine en passant par l'Inde, elle a purement et simplement remplacé le SMS et le téléphone comme moyen de communication par défaut, y compris pour les entreprises et les institutions. Familles éclatées, collègues, commerçants : tous s'y retrouvent, faisant de l'application un service quasi universel et transcontinental.
L'application a aussi popularisé le chiffrement de bout en bout à très grande échelle, rendant la protection des conversations accessible à des milliards de personnes. Les deux fondateurs quitteront d'ailleurs Facebook quelques années après le rachat, en désaccord avec la place croissante de la publicité et de l'exploitation des données, restant fidèles jusqu'au bout à leur devise d'origine. Deux ingénieurs éconduits par Facebook lui avaient finalement vendu, pour dix-neuf milliards, l'outil de communication le plus universel de la planète.
La leçon : Un refus n'est qu'un avis ponctuel — la meilleure réponse est de construire ce qui rendra ce refus absurde.