2006
Un side-project né d'une boîte de podcasts mourante.
Les débuts
Twitter est né dans une entreprise en train de mourir. Au milieu des années 2000, une start-up de San Francisco nommée Odeo se spécialise dans le podcasting. Le problème, c'est qu'Apple annonce l'intégration des podcasts directement dans iTunes, écrasant d'un coup le modèle d'Odeo. L'équipe, dirigée notamment par Evan Williams — déjà connu pour avoir cofondé Blogger —, cherche désespérément une nouvelle direction.
Pour se relancer, Odeo organise en interne des sessions de brainstorming et de hackathon où chacun propose des projets. C'est là qu'un jeune développeur, Jack Dorsey, ressort une idée qu'il rumine depuis longtemps : un service permettant de diffuser à un groupe, par de courts messages, ce que l'on est en train de faire à l'instant, un peu comme un statut collectif envoyé par SMS. Un autre membre de l'équipe, Noah Glass, s'enthousiasme et donnera son nom au projet.
Le prototype, d'abord baptisé « twttr » sans voyelles à la mode de l'époque, où les services aimaient élaguer les lettres de leurs noms, prend forme au printemps 2006. Le 21 mars 2006, Dorsey publie le tout premier message de l'histoire du service : « just setting up my twttr ». La contrainte des 140 caractères, héritée de la limite des SMS, deviendra la signature du produit et le cœur de son identité.
Le tournant
Au départ, Twitter peine à convaincre, y compris en interne : beaucoup n'y voient qu'un gadget. Le tournant survient en 2007, lors du festival South by Southwest à Austin. Les organisateurs mettent Twitter en avant, affichant les messages sur des écrans géants. Les participants se mettent à l'utiliser massivement pour se coordonner, commenter les conférences et se retrouver. L'usage explose et le service devient un phénomène.
Ce qui distingue Twitter, c'est qu'il n'a jamais été défini par ses créateurs, mais par ses utilisateurs. Ce sont eux qui inventent les usages devenus universels : le hashtag pour regrouper les conversations, la mention avec l'arobase, le « retweet » pour relayer. Twitter écoute et intègre ces inventions populaires, transformant un simple flux de statuts en place publique mondiale de l'information en temps réel.
Cette appropriation par la foule fait de Twitter un outil sans équivalent lors des grands événements. Séismes, révolutions, élections, catastrophes, matchs de football : l'actualité s'y déverse souvent plus vite que sur les médias traditionnels, faisant de la plateforme une caisse de résonance instantanée de la planète. Les rédactions elles-mêmes finissent par y guetter les nouvelles en temps réel, renversant le sens habituel de la circulation de l'information.
L'héritage
Twitter a transformé la circulation de l'information. Journalistes, responsables politiques, sportifs, artistes et anonymes y prennent la parole directement, sans intermédiaire. Introduite en Bourse en 2013, la plateforme a joué un rôle notable dans des mouvements sociaux et politiques majeurs à travers le monde, tout en soulevant des débats brûlants sur la désinformation et la modération. Elle a même doublé sa fameuse limite de caractères, passée de 140 à 280 en 2017, signe qu'un produit peut assouplir ses contraintes fondatrices une fois son usage ancré.
Racheté en 2022 par Elon Musk pour environ 44 milliards de dollars, puis rebaptisé X, le service reste, sous tous ses noms, l'une des places publiques numériques les plus influentes de l'époque. Son histoire interne fut pourtant chaotique, marquée par des luttes de pouvoir entre fondateurs, l'éviction de Noah Glass qui l'avait baptisé, et le va-et-vient de Jack Dorsey à la direction. Un simple side-project imaginé dans une entreprise de podcasts moribonde a fini par redéfinir la conversation mondiale.
La leçon : Les meilleurs produits laissent leurs utilisateurs inventer des usages que leurs créateurs n'avaient jamais imaginés.