SpaceX
2002
Trois échecs, une dernière fusée, et l'espace privatisé.
Les débuts
En 2002, Elon Musk vient d'encaisser une petite fortune : la vente de PayPal à eBay lui a rapporté plus de 150 millions de dollars. Plutôt que de s'installer confortablement, il s'obsède pour une idée qui paraît absurde à ses proches : rendre l'humanité multiplanétaire. Son premier projet, baptisé « Mars Oasis », consiste à envoyer une petite serre sur Mars pour y faire pousser une plante et rallumer l'intérêt du public pour l'espace.
Le problème, ce sont les fusées. Musk se rend à Moscou pour acheter des missiles balistiques russes reconvertis, censés servir de lanceurs. Les Russes le prennent de haut et lui réclament des sommes délirantes. Sur le vol du retour, il fait ses calculs sur un tableur : le coût réel des matériaux d'une fusée ne représente qu'une fraction infime de son prix de vente. La conclusion s'impose d'elle-même — il faut construire les fusées soi-même. Space Exploration Technologies, SpaceX, naît quelques semaines plus tard, dans un hangar de la région de Los Angeles.
Les premières années sont un chemin de croix. La jeune entreprise, installée dans un hangar de Hawthorne, en banlieue de Los Angeles, mise tout sur le Falcon 1, un petit lanceur destiné à prouver que le privé peut atteindre l'orbite. Musk recrute une poignée d'ingénieurs de talent, dont Tom Mueller pour concevoir le moteur Merlin, et impose une culture de vitesse et de frugalité étrangère à l'aérospatiale traditionnelle. Les tests se déroulent sur l'atoll d'Omelek, dans le Pacifique, à des milliers de kilomètres de tout.
Musk réinvestit une part énorme de sa fortune personnelle — de l'ordre de cent millions de dollars — tandis que les équipes improvisent avec des moyens dérisoires face aux mastodontes du secteur. Là où les industriels historiques comptent en années et en milliards, SpaceX veut fabriquer ses fusées presque de A à Z, en interne, pour casser les coûts. Le pari est immense, et la marge d'erreur, quasi nulle.
Le tournant
Les trois premiers vols du Falcon 1, entre 2006 et 2008, échouent les uns après les autres. Fuite de carburant, séparation d'étages ratée, collision entre les deux étages : à chaque explosion, des millions de dollars et des mois de travail partent en fumée. En 2008, SpaceX est au bord de la faillite, et Musk, ruiné par la crise financière et par Tesla, n'a de quoi financer qu'une seule tentative supplémentaire.
Le 28 septembre 2008, le quatrième Falcon 1 décolle d'Omelek. Cette fois, tout fonctionne : SpaceX devient la première société privée à placer en orbite un lanceur à propulsion liquide développé avec ses propres fonds. Le sauvetage est total. Quelques semaines plus tard, la NASA accorde à SpaceX un contrat d'environ 1,6 milliard de dollars pour ravitailler la Station spatiale internationale avec la future capsule Dragon et le lanceur Falcon 9.
Ce contrat change tout. Il donne à SpaceX la trésorerie et la crédibilité qui lui manquaient. En 2012, une capsule Dragon s'amarre à l'ISS, exploit jusque-là réservé aux agences d'État. Surtout, Musk poursuit une obsession que l'industrie jugeait impossible : faire atterrir et réutiliser le premier étage d'une fusée pour en diviser le coût.
L'héritage
En décembre 2015, un premier étage de Falcon 9 revient se poser verticalement sur son pas de tir, debout, intact. La réutilisation, longtemps considérée comme un fantasme d'ingénieur, devient une routine industrielle qui fait s'effondrer le prix de l'accès à l'espace. En 2020, avec la mission Crew Dragon, SpaceX transporte des astronautes de la NASA vers l'ISS : pour la première fois, une entreprise privée assure des vols habités.
SpaceX a redéfini toute une industrie. Sa constellation Starlink couvre la planète en accès internet, ses lanceurs assurent la majorité des mises en orbite commerciales mondiales, et le programme Starship vise ouvertement Mars. Ce que trois échecs successifs auraient dû enterrer est devenu l'acteur dominant du spatial, forçant les agences publiques et les industriels historiques à repenser leur modèle.
La leçon : Quand chaque échec vous rapproche de la faillite, il ne vous reste qu'une option — apprendre assez vite pour réussir avant la dernière cartouche.