Sony
1946
Du riz cuit raté au Walkman planétaire.
Les débuts
En 1946, dans un Tokyo en ruines, deux hommes s'associent pour créer une entreprise dont ils ignorent encore le futur. Masaru Ibuka, ingénieur inventif, et Akio Morita, jeune physicien issu d'une famille de brasseurs de saké, fondent la Tokyo Tsushin Kogyo, littéralement la « société de télécommunications de Tokyo ». Les moyens sont dérisoires, les locaux misérables, et l'équipe cherche désespérément un produit à vendre pour survivre dans un pays exsangue.
Les premiers essais sont laborieux. L'entreprise tente notamment de fabriquer un cuiseur de riz électrique rudimentaire, qui cuit le riz de façon si inégale qu'il est impossible à commercialiser. D'autres bricolages du même genre échouent. Mais Ibuka et Morita partagent une conviction : ils ne feront pas de la copie bon marché, ils viseront l'innovation et la qualité, quitte à prendre des risques que les grands groupes n'oseraient pas.
Leur premier vrai succès est un magnétophone à bande, produit inédit au Japon, qu'ils peinent d'abord à vendre faute d'usage évident avant de le proposer aux écoles et aux tribunaux. Puis vient le pari le plus lourd de conséquences : miser sur le transistor, une technologie américaine encore balbutiante, pour révolutionner la radio.
Ce goût du risque tranche avec la prudence des grandes entreprises japonaises de l'époque. Ibuka et Morita préfèrent défricher des territoires neufs plutôt que de se battre sur des marchés déjà occupés, une philosophie qui restera la signature de la maison pendant des décennies.
Le tournant
Au milieu des années 1950, l'entreprise acquiert une licence pour exploiter le transistor, alors surtout envisagé pour des applications militaires ou d'appareillage. Ibuka a une autre idée : miniaturiser la radio. Le résultat, une petite radio à transistors, ouvre un marché immense en rendant la musique et l'information réellement portables. Morita, fin stratège, comprend que pour conquérir le monde, il faut un nom prononçable partout. En 1958, l'entreprise se rebaptise Sony, mot forgé à partir du latin sonus et de l'anglais « sonny ».
Morita pousse l'audace jusqu'à s'installer aux États-Unis pour comprendre le marché occidental de l'intérieur, refusant de vendre sous marque distributeur pour préserver l'identité Sony. Cette obsession de la marque et de l'innovation propre devient l'ADN de l'entreprise. Chaque produit doit apporter quelque chose de nouveau, souvent en créant un usage qui n'existait pas encore.
L'aboutissement le plus célèbre de cette philosophie arrive en 1979 avec le Walkman. L'idée, presque contre-intuitive à l'époque, d'un baladeur sans fonction d'enregistrement, dédié uniquement à l'écoute individuelle en mobilité, transforme le rapport du monde entier à la musique. Sony ne se contente pas de suivre la demande : elle invente des désirs.
L'héritage
Sony est devenue l'un des symboles mondiaux du génie industriel japonais, présente dans l'électronique grand public, la musique, le cinéma, les jeux vidéo avec la PlayStation, et les capteurs d'image qui équipent une grande partie des smartphones de la planète. L'entreprise a marqué des générations avec la Trinitron, le Walkman, le CD développé avec Philips, puis la console qui domina le jeu vidéo.
Au-delà des produits, Ibuka et Morita ont légué une culture de l'innovation courageuse et de la marque forte, qui a inspiré des dirigeants du monde entier, jusqu'à Steve Jobs qui admirait ouvertement Sony et sa manière de fondre technologie et élégance dans des objets désirables. De ses débuts misérables et de son cuiseur de riz raté, l'entreprise a tiré une leçon devenue mythique : l'échec n'est qu'une étape vers le produit qui changera tout.
La leçon : Ne demandez pas au marché ce qu'il veut — créez le produit qui fera naître un désir que personne n'avait encore formulé.