Snapchat
2011
Il a refusé 3 milliards de dollars de Facebook.
Les débuts
Snapchat est né sur un campus universitaire, autour d'une idée à contre-courant de toute la culture des réseaux sociaux. En 2011, à l'université Stanford, trois étudiants — Evan Spiegel, Bobby Murphy et Reggie Brown — planchent sur une application de partage de photos d'un genre nouveau. Brown lance l'intuition fondatrice : et si l'on pouvait envoyer des images qui disparaissent après quelques secondes, sans laisser de trace ?
L'idée détonne à une époque où les plateformes poussent chacun à accumuler et exposer sa vie en permanence. Spiegel, qui présente le concept lors d'un cours d'entrepreneuriat, essuie le scepticisme de ses camarades : à quoi bon un réseau où le contenu s'efface ? Pourtant, le trio y croit. La première version, lancée à l'été 2011, s'appelle d'abord Picaboo, avant d'être rebaptisée Snapchat.
Les débuts sont lents, puis l'application décolle de façon inattendue chez les adolescents et les lycéens. L'éphémère, loin d'être un défaut, devient une libération : on peut envoyer une photo spontanée, drôle ou maladroite, sans craindre qu'elle reste gravée à jamais. La communication redevient légère, instantanée, vivante. Une brouille précoce autour de la paternité de l'idée éloignera toutefois Reggie Brown du projet.
Le tournant
Le tournant survient fin 2013. Snapchat, encore jeune et sans revenus, attire l'attention de Facebook, alors inquiet de voir la jeunesse déserter ses services au profit de cet outsider. Mark Zuckerberg propose de racheter l'application pour une somme colossale, évoquée autour de 3 milliards de dollars (offre de rachat de Facebook rapportée par le Wall Street Journal fin 2013). Pour deux fondateurs d'à peine plus de vingt ans, l'offre est vertigineuse.
Evan Spiegel refuse. Le pari est audacieux, presque téméraire : parier que Snapchat vaudra bien davantage en restant indépendant. Ce refus devient légendaire dans la Silicon Valley, tant il tranche avec la tentation habituelle de vendre au plus offrant. Il incarne la conviction que l'application avait sa propre trajectoire à écrire.
Pour justifier ce pari, Snapchat innove sans relâche. En 2013, l'entreprise invente les Stories, ces suites d'images et de vidéos visibles vingt-quatre heures, qui deviennent un format universel copié par presque tous ses concurrents. Elle popularise aussi les filtres en réalité augmentée, ces effets qui transforment le visage en temps réel, faisant de la caméra le cœur même de l'expérience, puis ouvre un espace Discover pour les médias et les créateurs. Le différend initial avec Reggie Brown, écarté très tôt, se soldera par un accord judiciaire de plusieurs dizaines de millions de dollars et la reconnaissance de son rôle de cofondateur.
L'héritage
Snapchat a durablement marqué la culture numérique. Le format éphémère et les Stories ont été repris à grande échelle par les plus grandes plateformes, de Facebook à WhatsApp en passant par Instagram, preuve de l'influence démesurée d'une application née dans une chambre d'étudiants. Snapchat a imposé l'idée que la caméra, et non le texte, pouvait être la porte d'entrée d'un réseau social, et a réhabilité l'éphémère à l'ère où tout semblait devoir être archivé.
En 2017, sa société mère, Snap Inc., entre en Bourse, validant en partie l'audace du refus de 2013. L'entreprise a aussi tenté des paris matériels, comme les lunettes connectées Spectacles, avec un succès plus mitigé, tout en continuant d'investir massivement dans la réalité augmentée. Malgré une concurrence féroce, notamment celle d'Instagram qui a copié ses Stories, Snapchat reste un rendez-vous quotidien pour des centaines de millions d'utilisateurs, en particulier les plus jeunes. L'histoire de ce « non » à trois milliards demeure l'un des paris les plus commentés de la tech.
La leçon : Refuser une offre en apparence irrésistible peut être le signe qu'on croit en la valeur que l'on est seul à voir.