Red Bull
1987
Une boisson thaïe et un marketing qui vend un mode de vie.
Les débuts
Au début des années 1980, Dietrich Mateschitz est un cadre autrichien du marketing qui vend des produits d'hygiène et des dentifrices à travers le monde. La quarantaine venue, il s'ennuie dans sa vie de commercial en costume et cherche autre chose. Lors d'un voyage d'affaires en Asie, marqué par le décalage horaire, il découvre en Thaïlande une boisson tonique locale appelée Krating Daeng, littéralement le « taureau rouge », très populaire auprès des chauffeurs routiers et des ouvriers pour lutter contre la fatigue.
Mateschitz remarque que cette boisson semble faire disparaître son décalage horaire, et son instinct de marketeur s'emballe. Il rencontre l'homme d'affaires thaïlandais qui la fabrique, Chaleo Yoovidhya, et les deux hommes décident de s'associer. Chacun investit une somme comparable et prend une part majoritaire commune de l'entreprise, avec l'idée d'adapter la formule aux goûts occidentaux, notamment en la rendant pétillante et un peu moins sucrée.
Le lancement en Autriche, le 1er avril 1987, est laborieux. Le produit ne ressemble à rien de connu : une petite canette étroite, un goût déroutant, un prix élevé et des allégations d'énergie qui laissent les distributeurs sceptiques. Des études de marché initiales sont même désastreuses, les consommateurs jugeant le goût peu engageant. Mais Mateschitz, contre l'avis général, est convaincu qu'il ne vend pas une boisson mais une sensation, et refuse de renoncer.
Le tournant
Le coup de génie de Mateschitz n'est pas le produit mais le récit qui l'entoure. Plutôt que de vanter le goût, il décide de vendre un mode de vie fait d'énergie, d'audace et de dépassement de soi, résumé par un slogan devenu culte affirmant que Red Bull donne des ailes. Il vise d'abord les étudiants, les fêtards et les sportifs, distribuant des canettes gratuites là où l'on a besoin de tenir éveillé, et laisse la rumeur faire le reste.
Surtout, il invente une nouvelle façon de faire du marketing : au lieu d'acheter de la publicité classique, la marque crée et possède ses propres événements. Red Bull s'associe puis organise des compétitions de sports extrêmes, du snowboard au vol acrobatique, et finit par devenir un véritable producteur de contenu et de spectacle. La boisson n'est plus sponsor de l'aventure, elle en est l'incarnation, ce qui crée un lien émotionnel qu'aucune campagne traditionnelle ne pourrait acheter.
Cette stratégie culmine avec des coups d'éclat spectaculaires, comme le saut en chute libre depuis la stratosphère réalisé sous les couleurs de la marque en 2012, suivi en direct par des millions de personnes. Red Bull possède aussi des écuries et des clubs sportifs de premier plan, transformant chaque exploit en démonstration de son identité. Le produit reste secondaire ; ce que les gens achètent, c'est l'appartenance à un univers d'adrénaline et de performance.
L'héritage
Red Bull a inventé de toutes pièces la catégorie des boissons énergisantes, aujourd'hui pesant des milliards et déclinée par d'innombrables concurrents. La marque écoule chaque année plusieurs milliards de canettes dans plus de cent soixante-dix pays, et Mateschitz est devenu l'un des hommes les plus riches d'Autriche grâce à un produit que les études de marché avaient condamné.
Mais son héritage le plus profond est d'avoir redéfini le marketing lui-même. En devenant média, producteur d'événements et propriétaire de sa propre culture, Red Bull a montré qu'une marque pouvait cesser d'interrompre les contenus des autres pour créer les siens. D'innombrables entreprises s'en inspirent aujourd'hui, cherchant à vendre une identité et une communauté plutôt qu'un simple objet de consommation.
La leçon : ne vendez pas un produit, vendez une identité — et créez vous-même la culture qui la porte plutôt que de louer celle des autres.