Pixar
1986
Vendue comme fabricant d'ordinateurs ratés, sauvée par un cow-boy en plastique, rachetée 7,4 milliards de dollars par Disney.
Les débuts
En 1986, Steve Jobs, tout juste écarté d'Apple, rachète pour environ 10 millions de dollars une petite division graphique du studio de George Lucas, Lucasfilm, en pleine restructuration après le divorce du réalisateur. Il verse 5 millions de dollars pour les droits sur la technologie et 5 millions en capital. Cette division, animée par les informaticiens Ed Catmull et Alvy Ray Smith, devient Pixar. Jobs est convaincu que l'image de synthèse bouleversera un jour le divertissement — mais dans l'immédiat, Pixar vend surtout du matériel : le Pixar Image Computer, une machine coûteuse destinée aux hôpitaux, aux agences gouvernementales et aux laboratoires scientifiques pour traiter des images médicales et satellites.
Le problème, c'est que presque personne n'en veut. Les ventes du Pixar Image Computer restent dérisoires face à son prix, et l'entreprise brûle du cash année après année. Pour limiter la casse, Jobs vend la division matérielle en 1990 et recentre Pixar sur ce qui deviendra son vrai métier : produire de courtes publicités et de courts films d'animation par ordinateur pour financer la recherche, un travail qui attire un jeune animateur récemment licencié de Disney, John Lasseter. Les vagues de licenciements successives réduisent l'effectif à seulement 42 personnes à un moment donné. Pixar ne survit que parce que Jobs continue, année après année, à sortir de l'argent de sa poche — un total qui atteindra environ 50 millions de dollars personnels, bien plus qu'il n'avait prévu d'investir au départ.
Le tournant
En 1991, alors que Pixar est au bord du gouffre, Jobs négocie avec Disney un accord à 26 millions de dollars pour produire trois longs-métrages entièrement animés par ordinateur. Les conditions sont dures pour Pixar : Disney garde le contrôle créatif final, possède les droits sur les personnages et empoche l'essentiel des recettes. Mais l'accord donne à l'équipe de Lasseter de quoi tenir et de quoi tenter le pari.
Ce pari s'appelle Toy Story. Sorti en novembre 1995, c'est le premier long-métrage de l'histoire entièrement animé par ordinateur. Le film cartonne, avec plus de 373 millions de dollars de recettes mondiales, et impose d'un coup Pixar comme un studio culte plutôt qu'un fabricant de matériel raté. Une semaine seulement après la sortie du film, le 29 novembre 1995, Pixar entre en Bourse : l'action, ouverte à 28 dollars, clôture le premier jour à 42 dollars, valorisant l'entreprise à plus d'un milliard de dollars et faisant de Steve Jobs, du jour au lendemain, milliardaire sur le papier — pour la première fois de sa carrière, davantage grâce à Pixar qu'à Apple.
Fort de ce rapport de force inversé, Jobs renégocie en 1997 l'accord avec Disney : le nouveau contrat prévoit un partage à parts égales des coûts de production et des profits entre les deux studios, une bascule considérable par rapport aux conditions de 1991. Les succès s'enchaînent — 1001 Pattes, Toy Story 2, Monstres & Cie, Le Monde de Nemo — mais les relations avec Disney, sous la direction de Michael Eisner, se dégradent. En 2004, les négociations pour renouveler l'accord échouent publiquement, et Jobs annonce chercher un nouveau partenaire de distribution : le divorce paraît consommé.
L'arrivée de Bob Iger à la tête de Disney en 2005, en remplacement d'Eisner, change la donne : en quelques mois, il renoue le dialogue avec Jobs. Le 24 janvier 2006, Disney annonce le rachat pur et simple de Pixar pour environ 7,4 milliards de dollars en actions, un accord finalisé le 5 mai 2006. Jobs devient le premier actionnaire individuel de Disney avec environ 7 % du capital et rejoint son conseil d'administration ; John Lasseter prend la direction créative de Disney Animation et de Pixar, et Ed Catmull en devient le président.
L'héritage
Pixar a changé pour toujours la manière dont sont fabriqués les films d'animation, imposant l'image de synthèse comme le nouveau standard du genre et reléguant l'animation traditionnelle au second plan pendant des années. Le studio a enchaîné les succès critiques et commerciaux — Ratatouille, WALL-E, Là-haut, Vice-versa — devenant l'un des rares producteurs hollywoodiens à faire de la qualité artistique presque systématique un argument commercial en soi.
L'histoire de Pixar est aussi devenue un cas d'école sur la patience et le capital-risque personnel : sans les 50 millions de dollars que Jobs a injectés pendant près d'une décennie sans retour visible, sans sa capacité à tenir bon alors que l'entreprise vendait un matériel dont presque personne ne voulait, il n'y aurait jamais eu de Toy Story. Le rachat par Disney, dix ans après une quasi-faillite, reste l'un des retournements les plus spectaculaires de l'histoire du divertissement — précédé d'une décennie entière passée à vendre des ordinateurs que presque personne n'achetait.
La leçon : Un investisseur qui croit au produit final peut financer des années de pertes sur une activité annexe ratée — à condition que cette activité serve, sans qu'on le sache encore, de laboratoire au vrai coup de génie.