Notion
2013
Licenciés, ruinés, réfugiés à Kyoto — les deux fondateurs qui ont reconstruit Notion depuis zéro.
Les débuts
En 2013, à San Francisco, Ivan Zhao et Simon Last fondent Notion Labs avec une ambition presque déraisonnable : construire un outil qui laisserait n'importe qui, même sans savoir coder, assembler son propre logiciel. Pas une app de notes, pas un gestionnaire de tâches — un Lego pour bâtir des outils sur mesure. Le projet lève environ 2 millions de dollars en capital d'amorçage et recrute une petite équipe. Sur le papier, l'idée est séduisante. Dans les faits, personne ne sait vraiment quoi en faire.
Le mur
Deux ans plus tard, en 2015, Notion touche le fond. L'équipe, qui a grossi jusqu'à une demi-douzaine de personnes, a bâti son produit sur une architecture bancale — un backend CouchDB, un client lourd construit autour de WebKit, une logique "offline-first" censée séduire mais qui plante en permanence. Les utilisateurs ne suivent pas. Les fonds providentiels s'épuisent. Ivan Zhao résumera plus tard cette période sans détour : "In 2015, we were weeks away from shutting down. We had built a product that nobody wanted." À bout de trésorerie, les deux fondateurs prennent la décision la plus dure d'une entreprise en train de mourir : licencier toute l'équipe, résilier le bail du bureau de San Francisco, et repartir avec eux seuls comme noyau.
Kyoto, ou repartir de zéro
Pour tenir, il faut réduire les coûts au minimum. Zhao et Last posent leurs valises à Kyoto, au Japon, où le coût de la vie est environ deux fois moins élevé qu'en Californie — de quoi étirer le peu d'argent qu'il leur reste. Un prêt d'urgence, largement rapporté comme venant de la mère d'Ivan Zhao, leur donne un peu d'air supplémentaire. Là-bas, ils travaillent de longues journées, sans distraction, presque coupés du monde. Ils ne retouchent pas le vieux produit : ils le jettent entièrement. Le backend CouchDB disparaît, le client WebKit aussi, toute l'architecture responsable des plantages part à la poubelle. À la place, ils inventent un modèle radicalement plus simple — des pages, des blocs, une brique de base capable de tout devenir : texte, tableau, base de données, wiki.
Le retour
En 2016, Notion 1.0 sort et fait ses premiers pas sur Product Hunt, où il décroche le produit numéro un du jour, de la semaine et du mois. L'accueil est encourageant, mais c'est en mars 2018, avec Notion 2.0, que le vrai décollage a lieu : l'ajout de bases de données relationnelles transforme l'outil en véritable espace de travail modulable. Nouveau passage en tête de Product Hunt, cette fois avec plus de 4 000 votes. L'entreprise ne compte alors toujours pas dix salariés. Mais la mécanique qui va tout changer se met en place : des utilisateurs passionnés créent et partagent des templates, une communauté se forme spontanément, et Notion grandit presque sans budget marketing, porté par le bouche-à-oreille.
L'échelle
La traction attire enfin les investisseurs qu'Ivan Zhao avait longtemps tenus à distance. En avril 2020, en pleine pandémie, Notion lève 50 millions de dollars menés par Index Ventures, à une valorisation de 2 milliards de dollars — cinq fois plus qu'un an et demi plus tôt. Le même mois, l'entreprise frôle un tout autre type de catastrophe : sa base de données unique, submergée par l'afflux d'utilisateurs confinés, manque presque d'espace, à quelques semaines près. Dix-huit mois plus tard, en octobre 2021, un nouveau tour de 275 millions de dollars mené par Sequoia Capital et Coatue Management valorise Notion à 10 milliards de dollars. En novembre 2022, deux semaines avant que ChatGPT ne s'impose au grand public, Notion lance Notion AI en version alpha, généralisée en février 2023.
L'héritage
L'histoire continue de s'écrire. En 2024, Notion revendique plus de 100 millions d'utilisateurs et plus de 4 millions de clients payants. En septembre 2025, l'entreprise franchit les 500 millions de dollars de revenu annuel récurrent en lançant Notion 3.0 et ses agents IA ; trois mois plus tard, ce chiffre atteint environ 600 millions, dont la moitié générée par l'intelligence artificielle. Fin 2025, un rachat d'actions salariés valorise Notion à 11 milliards de dollars, avec Sequoia, Index Ventures et le fonds souverain singapourien GIC parmi les acheteurs. Douze ans après avoir failli fermer boutique dans un salon de Kyoto, les deux fondateurs qui avaient tout reconstruit à deux sont toujours à la tête de l'entreprise.