Nokia
1865
D'une papeterie finlandaise au sommet du mobile — puis une chute vertigineuse.
Les débuts
Nokia est née en 1865 quand un ingénieur finlandais, Fredrik Idestam, ouvre une usine de pâte à papier au bord d'un fleuve, dans le sud de la Finlande. Une seconde usine s'installe ensuite près de la rivière Nokianvirta, qui donnera son nom à l'entreprise. Pendant des décennies, Nokia est une papeterie, très loin de la haute technologie.
Au XXe siècle, l'entreprise fusionne avec une fabrique de caoutchouc et une société de câbles électriques, devenant un conglomérat finlandais tentaculaire produisant aussi bien des bottes en caoutchouc, des pneus, des câbles que des masques à gaz et des téléviseurs. Nokia est alors un symbole industriel du pays, mais dispersé sur des dizaines de métiers sans cohérence évidente.
Le virage se prépare dans l'électronique et les télécommunications, où Nokia investit progressivement à partir des années 1960 et 1970. Quand les réseaux mobiles émergent en Europe, l'entreprise se trouve idéalement placée, avec un savoir-faire en radio et en câbles, et un marché scandinave pionnier de la téléphonie sans fil. Les pays nordiques figurent parmi les premiers à déployer des réseaux cellulaires, offrant à Nokia un terrain d'expérimentation grandeur nature bien avant les autres.
Le tournant
La décision stratégique majeure tombe au début des années 1990 : sous la houlette de son dirigeant Jorma Ollila, Nokia se recentre brutalement sur les télécommunications et se déleste de ses activités historiques, du papier au caoutchouc en passant par l'électronique grand public et les câbles. Ce pari radical, qui consiste à abandonner ce qui a fait vivre l'entreprise pendant plus d'un siècle, arrive au moment exact où la norme européenne GSM, adoptée par tout le continent, ouvre l'ère du mobile de masse et de l'itinérance entre pays.
Nokia devient alors la marque de téléphones portables par excellence. Ses appareils sont réputés pour leur robustesse, leur autonomie et leur simplicité, et le modèle Nokia 3310, lancé en 2000, devient une icône vendue par dizaines de millions, symbole d'une fiabilité quasi indestructible. Au début des années 2000, Nokia domine le marché mondial du téléphone mobile, contrôlant longtemps autour de 40 % des ventes de la planète.
Mais le même sommet contient la faille. Quand Apple lance l'iPhone en 2007 puis qu'Android se répand, Nokia sous-estime la révolution du smartphone tactile et de l'écosystème d'applications. Attachée à ses systèmes d'exploitation vieillissants, l'entreprise réagit trop tard, et son alliance tardive avec Microsoft ne suffit pas à enrayer la chute. En 2014, l'activité téléphones est vendue à Microsoft.
L'héritage
La trajectoire de Nokia est devenue un cas d'école, enseigné partout : celui d'un leader écrasant renversé en quelques années par un changement de paradigme qu'il n'a pas voulu voir. Pendant plus d'une décennie, Nokia avait pourtant mis un téléphone mobile dans les mains de centaines de millions de personnes et démocratisé la communication sans fil à l'échelle planétaire.
L'entreprise, elle, n'a pas disparu : après avoir cédé son activité de téléphones, elle s'est réinventée dans les équipements de réseaux et les infrastructures télécoms, notamment en rachetant les activités réseaux d'Alcatel-Lucent, redevenant un acteur industriel de premier plan sur la 4G et la 5G, cette fois invisible du grand public. La Finlande, elle, a longtemps vu son économie entière portée puis ébranlée par les hauts et les bas de son champion national. Nokia reste à la fois le récit d'une domination éclatante et l'avertissement le plus cité sur le danger de l'immobilisme.
La leçon : La position de leader ne protège de rien ; c'est souvent au sommet, quand tout va bien, qu'on refuse le changement qui finira par vous coûter le trône.