Netflix
1997
Éconduit par Blockbuster, il a enterré Blockbuster.
Les débuts
L'histoire de Netflix commence par une frustration. Vers la fin des années 1990, Reed Hastings aurait dû payer une pénalité de retard de près de quarante dollars après avoir rendu une cassette de « Apollo 13 » bien après la date chez un vidéoclub. Que cette anecdote soit exacte ou embellie, elle résume l'intuition fondatrice : le modèle du vidéoclub, avec ses amendes et ses contraintes, exaspérait les clients.
En 1997, Hastings s'associe à Marc Randolph à Scotts Valley, en Californie. Les deux hommes cherchent un produit adapté à la vente en ligne. Les cassettes VHS, lourdes et fragiles, sont écartées. Mais le DVD, tout juste arrivé sur le marché, est fin, léger, et tient dans une enveloppe. Ils s'envoient un disque par la poste pour tester : il arrive intact. Netflix naît de cette expérience, comme un service de location de DVD par courrier, sans magasin ni vitrine.
Les débuts sont laborieux. La location à l'unité ne décolle pas vraiment. En 1999, l'entreprise bascule vers un abonnement mensuel à tarif fixe : plus d'amendes, plus de dates de retour, autant de films qu'on veut, envoyés dans les fameuses enveloppes rouges. C'est le premier vrai déclic, mais la trésorerie reste tendue et l'éclatement de la bulle internet rend la survie incertaine.
Le tournant
En 2000, désargenté, Hastings sollicite un rendez-vous avec le géant Blockbuster, alors tout-puissant avec ses milliers de vidéoclubs. Il propose de vendre Netflix pour environ 50 millions de dollars (offre faite à Blockbuster en 2000), en imaginant gérer la branche en ligne du mastodonte. Les dirigeants de Blockbuster déclinent poliment : un service de location par la poste leur paraît un marché de niche sans avenir. Netflix repart seul.
Ce refus se transforme en carburant. Netflix perfectionne sa logistique, son algorithme de recommandation et son abonnement, puis prépare le coup suivant. En 2007, l'entreprise lance le streaming : les abonnés peuvent regarder des films et séries directement en ligne, sans attendre l'enveloppe. Le pari est risqué — la bande passante est encore chère et limitée — mais Hastings sait que l'avenir est là.
Le basculement est spectaculaire. Pendant que Netflix migre vers le numérique, Blockbuster, prisonnier de ses baux commerciaux et de ses revenus d'amendes, ne parvient pas à se réinventer. En 2010, le géant du vidéoclub dépose le bilan. Celui qui avait éconduit Netflix pour une bouchée de pain avait été enterré par lui.
La transition n'a pourtant rien d'un long fleuve tranquille. En 2011, Hastings manque de faire dérailler sa propre entreprise en tentant de scinder les DVD et le streaming en deux services séparés, dont un rebaptisé Qwikster. La colère des abonnés est telle, avec des centaines de milliers de résiliations, que la direction fait marche arrière en quelques semaines. Netflix survit à sa propre erreur et en sort plus résolu encore à miser sur le numérique.
L'héritage
Netflix ne s'arrête pas au streaming. En 2013, avec « House of Cards », l'entreprise se lance dans la production de contenus originaux et devient un studio à part entière. Elle transforme la manière même dont le monde regarde des films et des séries : la diffusion à la demande, le binge-watching, les sorties intégrales de saisons deviennent la norme, forçant Hollywood tout entier à suivre.
Devenu un service présent dans le monde entier avec des centaines de millions d'abonnés, Netflix a fait basculer une industrie du plastique au numérique et de la propriété à l'accès. Son nom est passé dans le langage courant. L'entreprise refusée pour 50 millions de dollars vaut aujourd'hui des centaines de milliards, et son histoire est devenue le cas d'école de la disruption technologique.
La leçon : Ne défendez jamais votre modèle actuel au point de refuser d'inventer celui qui le remplacera — sinon un autre le fera à votre place.