Marvel Entertainment
1996
En 1996, l'éditeur de Spider-Man et Iron Man est en faillite — dix ans plus tard, il met ses propres héros en gage pour financer ses films et vend l'entreprise 4 milliards de dollars.
Le naufrage
En décembre 1996, Marvel Entertainment Group dépose le bilan. L'éditeur qui a inventé Spider-Man, les X-Men et les Avengers ne vaut plus rien : son propriétaire, le financier Ronald Perelman, a gonflé l'entreprise à coups de rachats et de dette dans les années 1990, avant que le marché des comics ne s'effondre. La guerre pour le contrôle des débris tourne à l'affrontement de titans : l'investisseur activiste Carl Icahn rachète les obligations de Marvel à 20 % de leur valeur nominale et bataille en justice pendant deux ans contre Perelman pour prendre la main. En 1998, un troisième acteur rafle la mise : Toy Biz, le fabricant de figurines qui produisait déjà les jouets Marvel, fusionne avec l'éditeur en faillite pour créer Marvel Enterprises. Icahn et Perelman sont tous deux évincés.
L'entreprise qui possède les droits des personnages les plus rentables de la culture pop américaine sort de cette bataille exsangue, sans argent, et surtout sans les moyens de porter elle-même ses héros au cinéma : les studios se contentent de lui acheter des licences, film après film, pour des sommes dérisoires comparées aux recettes qu'ils engrangent.
Le pari des super-héros mis en gage
Au début des années 2000, un dirigeant venu de la banque, David Maisel, convainc Avi Arad, le patron de Marvel Studios, d'une idée à contre-courant : au lieu de continuer à louer ses personnages à Hollywood pour des cachets fixes, Marvel doit produire elle-même ses films et garder tous les profits. Le problème, c'est que Marvel n'a pas les centaines de millions de dollars nécessaires.
La solution trouvée en 2005 est vertigineuse : Marvel met en gage les droits cinématographiques de dix de ses personnages auprès de Merrill Lynch, en échange d'un financement de 525 millions de dollars. Parmi les héros hypothéqués figurent Iron Man, Captain America, Thor, Black Panther, Hawkeye et les Avengers eux-mêmes — si les films échouent, la banque récupère purement et simplement les droits des personnages. C'est un pari sur un catalogue de seconde zone : Marvel garde volontairement Spider-Man et les X-Men, déjà sous licence ailleurs, et mise tout sur des personnages jugés trop mineurs pour porter un film seuls, à commencer par un héros à l'époque quasi inconnu du grand public, Iron Man.
Le montage n'a rien d'un acte de foi de la part de Merrill Lynch : c'est un calcul de gestion de risque. La banque ne prend aucun risque de production — elle finance un pipeline de dix films sur plusieurs années, sachant que même un ou deux échecs seront compensés par les succès de l'ensemble du lot, avec en collatéral des droits qui, mis bout à bout, valent largement plus que la somme prêtée. Pour Marvel, l'audace inverse est de renoncer à la sécurité des recettes de licence pour capter l'intégralité du potentiel économique de ses personnages, quitte à risquer de les perdre définitivement si le pari rate.
Le triomphe
Le premier film financé par ce montage sort en mai 2008 : Iron Man, avec Robert Downey Jr., un acteur alors considéré comme un choix risqué après ses propres déboires personnels. Le film cartonne au box-office mondial et lance ce qui deviendra l'univers cinématographique Marvel. La scène post-générique, où apparaît Samuel L. Jackson en Nick Fury évoquant « l'initiative Avengers », scelle une méthode narrative inédite qui deviendra la signature du studio.
Fort de ce succès et de la trajectoire commerciale que Marvel Studios a désormais entre les mains, Walt Disney annonce le 31 août 2009 le rachat de Marvel Entertainment pour environ 4 milliards de dollars, en numéraire et en actions. L'opération est finalisée le 31 décembre 2009. Ce jour-là, Disney n'achète pas seulement des super-héros hypothéqués quatre ans plus tôt à Merrill Lynch : elle achète une entreprise qui vient de prouver qu'elle savait transformer des personnages de second rang en franchises mondiales.
L'héritage
Le pari initial de 2005 paraissait suicidaire : engager les personnages les plus précieux de son catalogue pour financer des films sur des héros que le grand public ne connaissait pas. Il a fondé l'univers cinématographique le plus rentable de l'histoire du cinéma, construit une décennie de suites, de crossovers et de produits dérivés, et transformé une entreprise sortie exsangue d'une faillite en l'un des actifs les plus stratégiques du groupe Disney.
La leçon : Un redressement ne se joue pas toujours en réduisant les risques — parfois, il faut accepter d'en prendre un plus grand, calculé, sur ce que l'on possède de plus précieux.