Kodak
1888
Il a inventé l'appareil photo numérique… et s'est fait tuer par sa propre invention.
Les débuts
Kodak est fondée à Rochester, dans l'État de New York, par George Eastman, un ancien employé de banque passionné de photographie. À une époque où prendre une photo exige des plaques de verre lourdes et un attirail encombrant, Eastman veut rendre la photographie aussi simple que d'appuyer sur un bouton. Il met au point le film souple en rouleau, puis en 1888 lance le premier appareil Kodak, vendu déjà chargé de pellicule.
Le slogan résume tout le génie commercial d'Eastman : « Vous pressez le bouton, nous faisons le reste. » Le client prend ses photos, renvoie l'appareil entier à Kodak, qui développe le film, réimprime les images et renvoie l'appareil rechargé. La photographie, jusque-là réservée aux professionnels et aux riches amateurs, devient un loisir de masse. Le nom Kodak, court et prononçable dans toutes les langues, est inventé de toutes pièces par Eastman.
L'entreprise bâtit alors un modèle économique redoutable, comparable à celui du rasoir et des lames : vendre les appareils à prix raisonnable, mais gagner de l'argent sur la pellicule, le développement et le papier, consommés en continu. Ce modèle fera de Kodak l'un des géants industriels américains du XXe siècle, employant à son apogée des dizaines de milliers de personnes à Rochester et contrôlant l'écrasante majorité du marché du film aux États-Unis. Eastman, philanthrope, redistribuera d'ailleurs une part immense de sa fortune.
Le tournant
L'ironie de l'histoire tient en une invention. En 1975, un ingénieur de Kodak, Steven Sasson, construit le premier appareil photo numérique fonctionnel : un prototype de la taille d'un grille-pain qui enregistre une image en noir et blanc de faible définition sur une cassette, après une vingtaine de secondes de capture. Kodak détient donc, très tôt, la technologie qui va tuer son propre métier — et dépose même des brevets fondamentaux sur la photographie numérique, dont les licences lui rapporteront gros pendant des années.
Mais l'entreprise vit de la pellicule et du papier. Adopter le numérique, c'est saborder sa poule aux œufs d'or. La direction traite donc l'invention avec prudence, la garde longtemps sous le boisseau, et continue de miser sur le film argentique, immensément rentable. Kodak participera bien au numérique, mais toujours à reculons, sans jamais accepter de cannibaliser son cœur de métier avant les autres.
Quand la photographie numérique, puis les smartphones, balaient le marché dans les années 2000, Kodak s'effondre. L'entreprise, incapable de se réinventer assez vite malgré ses brevets, se place sous la protection de la loi sur les faillites en 2012. Le leader mondial de l'image avait été renversé par la technologie qu'il avait lui-même inventée.
L'héritage
Kodak est devenue le symbole même du dilemme de l'innovateur : une entreprise qui invente sa propre disruption mais ne peut se résoudre à détruire son modèle existant pour l'embrasser. Son histoire est enseignée dans toutes les écoles de commerce comme la mise en garde ultime contre l'aveuglement du succès.
Il ne faut pourtant pas oublier ce que Kodak a apporté : elle a inventé la photographie populaire, mis un appareil dans les mains de familles entières, et fixé pour toujours des milliards de souvenirs, du premier sourire d'un enfant aux vacances d'été. L'expression américaine « a Kodak moment » est même entrée dans le langage pour désigner un instant précieux à immortaliser. Elle a démocratisé l'image bien avant l'ère numérique, et façonné notre rapport moderne au fait de photographier nos vies, ce même réflexe que les smartphones ont ensuite poussé à l'extrême.
La leçon : Il ne suffit pas d'inventer le futur ; encore faut-il avoir le courage de saborder son présent rentable avant qu'un concurrent ne le fasse à votre place.